Un fait brut : la formation professionnelle secondaire s’impose aujourd’hui comme la cible privilégiée des entreprises, bien devant d’autres parcours plus classiques. Les établissements scolaires privés, qui tissent des liens solides avec le tissu économique, affichent d’ailleurs une part plus élevée d’élèves inscrits en cursus professionnel que leurs homologues du public. Pourtant, dénicher des formations véritablement attractives et des jeunes qui savent où ils mettent les pieds reste une gageure. Comment s’y prendre, concrètement ? Pour y répondre, nous avons recueilli le regard de Peter Eriksson, responsable du développement commercial du groupe Thorén, rompu depuis des années aux enjeux des lycées professionnels.
Avant de plonger dans les rouages, commençons par clarifier une question qui revient souvent :
- Quelle est la différence entre APL, apprentissage en milieu de travail, et les formations professionnelles dispensées uniquement à l’école ?
Peter Eriksson ne tourne pas autour du pot : « Vous voulez rester assis derrière un bureau ou bien vous voulez mettre la main à la pâte sur le terrain grâce à l’APL ? Se confronter à la réalité, c’est la clé pour devenir compétent. Chez nous, le choix est clair : tout est axé sur la formation professionnelle, donc l’apprentissage secondaire. Résultat, l’APL occupe au moins la moitié du temps de formation, soit environ soixante semaines. L’élève passe près de 2 400 heures guidé par un tuteur professionnel. »
Il poursuit : « Quand nous échangeons avec les futurs élèves, nous sommes très transparents : la moitié de la formation se vit en entreprise, avec tout ce que cela implique en termes d’exigence et de rythme. C’est un tout autre défi que de suivre une formation professionnelle classique à l’école. »
Dans un cursus professionnel scolaire, sur trois ans, l’élève doit effectuer au moins 15 semaines d’APL, soit 600 heures minimum. L’école doit s’assurer que ce quota est respecté, voire dépassé. Ce temps en entreprise donne à l’élève un vrai espace d’autonomie avec son tuteur, là où le temps passé en classe est partagé avec les autres élèves.
Poursuivons avec une pratique devenue incontournable dans le secteur :
- Les discussions tripartites : qu’est-ce qui fait leur efficacité et en quoi consistent-elles ?
Le principe est limpide : enseignant et entreprise élaborent ensemble un plan précis pour la période d’APL, et l’élève évolue selon ce cadre, tout en restant flexible. Car la théorie ne colle pas toujours à la réalité du terrain.
Lors du suivi, on revient point par point sur ce que l’élève pense avoir accompli, et sur son niveau de maîtrise. Le tuteur partage son évaluation du travail réalisé. Ces échanges, menés par l’enseignant qui pose des questions ciblées, servent de socle à l’évaluation. Tout est consigné noir sur blanc, l’élève repart avec une copie du rapport et peut faire part de ses retours.
Pour garantir la fiabilité de l’évaluation, tous les modules professionnels s’échelonnent sur l’année entière et, parfois, se recoupent d’une année sur l’autre. Pourquoi ? Parce que l’activité des entreprises ne se plie pas à un calendrier figé. Prenez un élève en plomberie : si l’entreprise reçoit des commandes variées, montage de toilettes une semaine, installation de canalisations la suivante,, il est impossible de caler des modules qui s’arrêtent après un certain nombre d’heures. Tout dépend du rythme réel de l’entreprise.
La capacité d’accueil en APL pèse lourd dans l’équilibre des admissions. Voici comment cela se traduit concrètement :
- Des règles précises encadrent le nombre d’élèves pouvant bénéficier de l’APL. Qu’est-ce que cela implique pour les établissements ?
« L’accès aux lieux d’APL détermine le nombre de places ouvertes, insiste Peter Eriksson. En tant que chef d’établissement, il faut garantir un poste d’APL à chaque élève. Si un cursus d’électricien vise 50 inscrits mais ne dispose que de 35 places d’APL, il faut réduire la voilure à 35 élèves, pas un de plus. »
Il rappelle aussi la responsabilité qui pèse sur les municipalités : elles doivent accompagner les jeunes jusqu’à leur majorité. Si un élève ne trouve pas de place en lycée professionnel, la situation devient rapidement compliquée, tiraillée entre la pénurie de lieux d’APL, les jeunes sans solution et les familles parfois contraintes de garder leur enfant à domicile.
Mais trouver des entreprises partenaires n’a rien d’automatique. Voici comment les écoles s’organisent sur ce front :
- Les entreprises ouvrent-elles facilement leurs portes pour accueillir des élèves en APL ?
La réponse fuse : « Non, ce n’est pas simple. Cela demande un vrai travail de terrain et une démarche proactive de la part de l’école. Au sein du groupe Thorén, nous avons une équipe dédiée à la recherche de lieux d’APL et aux relations avec les entreprises. Les enseignants spécialisés prennent ensuite le relais pour suivre la formation et procéder à l’évaluation. »
La question de la marge de manœuvre des établissements privés se pose aussi :
- Les écoles privées disposent-elles d’une liberté particulière pour collaborer avec les entreprises ?
« La liberté, chacun l’a, mais tout dépend de la capacité à entretenir des liens de confiance, estime Peter Eriksson. L’APL occupe une place centrale. Quand les élèves décrochent un emploi à la sortie, c’est la preuve que l’école a réussi sa mission. C’est bénéfique pour tous. Concrètement, nos étudiants peuvent aussi acquérir de l’expérience pendant les vacances, ce qui renforce leur intégration dans le monde professionnel. Certains deviennent même, l’été venu, les meilleurs ambassadeurs de l’école. »
Dernier point, et non des moindres, une récente enquête signée Lars Stjernkvist propose de centraliser l’attribution des places en lycée professionnel. Une idée qui ne fait pas l’unanimité :
- Que penser du projet de centralisation des affectations en lycée professionnel, évoqué dans le rapport Stjernkvist ?
Peter Eriksson ne mâche pas ses mots : « Ce serait une erreur monumentale. Les chefs d’entreprise considèrent les élèves et les équipes pédagogiques engagées comme une véritable richesse. Ils accueilleront toujours des jeunes issus d’écoles avec lesquelles ils ont bâti une relation de confiance, sinon ils se désengagent. L’implication et la présence sur le terrain sont irremplaçables. Attendre passivement qu’une entreprise propose des places d’APL, cela n’existe pas. »
Il constate d’ailleurs que dans les sociétés publiques, gestionnaires de logements, distributeurs d’énergie, ateliers municipaux, les élèves des lycées publics sont souvent prioritaires pour l’accès à l’APL, tandis que ceux des écoles privées sont parfois laissés sur la touche.
Au cœur de ces débats, une certitude s’impose : la réussite d’un parcours professionnel se joue d’abord sur la qualité des relations humaines et la capacité à faire coïncider l’école et l’entreprise, bien plus que sur des quotas ou des réformes venues d’en haut. L’apprentissage en milieu de travail, loin d’être une simple formalité, reste le véritable sésame pour se confronter au réel et s’ouvrir des portes qui ne se referment jamais tout à fait.


