La série Vikings de History Channel a popularisé plusieurs personnages féminins autour de Ragnar Lothbrok, en particulier Lagertha et Aslaug. Identifier ce qui relève de la source médiévale, de la licence scénaristique ou du fait archéologique demande de croiser trois types de documents très différents : la chronique latine de Saxo Grammaticus, les sagas norrois et les découvertes bioarchéologiques récentes.
Saxo Grammaticus, sagas et série TV : tableau des sources sur les femmes de Ragnar
Avant d’analyser chaque figure, un comparatif des sources permet de mesurer les écarts entre le récit médiéval et la fiction télévisée.
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| Personnage | Source médiévale | Rôle dans la source | Traitement dans Vikings (série) |
|---|---|---|---|
| Lagertha (Lathgertha) | Saxo Grammaticus, Gesta Danorum (vers 1200) | Guerrière qui combat aux côtés de Ragnar, puis le quitte et règne seule | Première épouse, skjaldmö, reine de Kattegat sur plusieurs saisons |
| Thora Borgarhjört | Sagas norrois (Ragnarssona þáttr, Völsunga saga) | Fille d’un jarl, épousée après un exploit impliquant un serpent | Absente de la série |
| Aslaug (Kráka) | Sagas norrois, présentée comme descendante de Sigurd | Troisième épouse, mère de plusieurs fils célèbres dont Ivar et Sigurd | Deuxième épouse directe de Ragnar, rôle de völva et de rivale de Lagertha |
La série supprime Thora Borgarhjört et fusionne la chronologie pour opposer frontalement Lagertha et Aslaug. Ce choix narratif n’a aucun fondement dans les textes médiévaux, où les trois unions se succèdent sans chevauchement dramatique.

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Lagertha dans les sources historiques : skjaldmö ou personnage composite
Le seul texte ancien qui mentionne explicitement Lathgertha est la chronique latine Gesta Danorum de Saxo Grammaticus, rédigée vers 1200, soit plus de trois siècles après la période viking supposée de Ragnar. Saxo décrit une femme combattante dans le contexte d’une guerre civile en Norvège. Lagertha n’apparaît dans aucune saga norrois, ce qui la distingue nettement d’Aslaug.
Judith Jesch, dans The Viking Diaspora (Routledge, 2015), relativise l’idée d’une figure unique comme Lagertha. Ses travaux décrivent plutôt un spectre de rôles féminins dans la société scandinave : défense locale, raids ponctuels, fonctions rituelles. La guerrière de Saxo serait alors une synthèse littéraire de plusieurs réalités plutôt qu’un individu historique.
Le guerrier de Birka et la question archéologique
L’étude ADN publiée en 2017 sur le guerrier de Birka (Suède) a relancé le débat. Charlotte Hedenstierna-Jonson et son équipe ont montré que cette sépulture d’élite, longtemps attribuée à un homme, contenait un squelette féminin entouré d’armes et de pièces de jeu stratégique.
Ce cas reste rare et controversé parmi les archéologues. Plusieurs chercheurs contestent l’interprétation guerrière de la sépulture. En revanche, cette découverte rend moins improbable l’existence de femmes ayant pu inspirer des héroïnes comme la femme de Ragnar décrite par Saxo.
Aslaug Kráka : la saga et la généalogie légendaire de Sigurd
À l’inverse de Lagertha, Aslaug apparaît dans plusieurs sagas norrois indépendantes. Le Ragnarssona þáttr et la Völsunga saga la présentent comme la fille de Sigurd, le tueur de dragon, et de la valkyrie Brynhild. Cette généalogie rattache directement Ragnar au cycle héroïque des Völsungs.
Les sagas lui attribuent plusieurs fils devenus des figures majeures de l’histoire viking :
- Ivar, surnommé « le Désossé », chef de la Grande Armée païenne qui envahit l’Angleterre
- Sigurd « Œil de serpent », dont le surnom renvoie à une marque de naissance liée à la malédiction du serpent
- Björn « Côtes de fer », associé aux raids en Méditerranée
- Hvitserk, dont l’identification historique reste débattue
La série Vikings conserve cette filiation mais supprime la dimension mythologique d’Aslaug. Dans les sagas, ses dons prophétiques et son ascendance surnaturelle justifient la destinée de ses fils. La série la réduit à un rôle plus domestique et politique.

Ragnar Lothbrok lui-même : un roi historique ou un personnage de saga
Toute discussion sur les femmes de Ragnar bute sur un problème en amont : l’existence historique de Ragnar Lothbrok reste elle-même incertaine. Les sources historiques franques mentionnent un chef viking nommé Reginheri qui aurait assiégé Paris, mais rien ne permet de l’identifier formellement au Ragnar des sagas.
Les fils de Ragnar, en revanche, laissent des traces dans les chroniques anglo-saxonnes et franques. Ivar et la Grande Armée païenne sont documentés par des sources contemporaines. Cette asymétrie entre un père légendaire et des fils attestés renforce l’hypothèse d’un Ragnar composite, assemblé rétroactivement par les sagas pour donner une origine commune à plusieurs lignées de chefs vikings.
Si Ragnar lui-même est un personnage construit à partir de plusieurs figures historiques, ses épouses le sont a fortiori. Les sagas attribuent à un seul héros des unions qui reflètent probablement des alliances matrimoniales de plusieurs chefs sur plusieurs générations.
Ce que les médiévistes reprochent au traitement de Vikings
Plusieurs analyses publiées depuis 2017 par des médiévistes spécialistes de la période viking pointent un mécanisme précis dans la série : Lagertha est construite comme un personnage composite, combinant des traits de la Lathgertha de Saxo, de diverses reines danoises et de figures de skjaldmör tirées d’autres sagas, notamment la Hervarar saga.
Le problème n’est pas l’adaptation en soi. Toute fiction historique procède par synthèse. Le problème identifié par ces chercheurs tient à la réception : les contenus en ligne présentent souvent Lagertha comme « vraie » ou « fausse », alors que la question pertinente porte sur le type de réalité que les sources médiévales décrivent.
- Saxo Grammaticus écrit une chronique à visée politique, pas un reportage. Son Lathgertha sert un propos sur la valeur guerrière scandinave
- Les sagas norrois mêlent généalogie, mythologie et mémoire orale sans distinction nette entre fait et légende
- La série télévisée sélectionne et réarrange ces éléments pour produire un arc narratif cohérent sur plusieurs saisons
Aucune de ces trois couches n’est plus « vraie » que les autres. Chacune répond à des intentions différentes : légitimation politique chez Saxo, transmission culturelle dans les sagas, divertissement dans la série.
La femme de Ragnar dans Vikings n’est ni un reflet fidèle de l’histoire ni une pure invention. Les sources médiévales décrivent des figures féminines guerrières et politiques que la série réassemble librement. Le seul fait solidement établi est que les fils attribués à Ragnar ont existé, ce qui ancre indirectement leurs mères dans une forme de réalité, sans qu’on puisse isoler un visage ou un nom avec certitude.

